Le personnage d'Histoires de coeurs, récemment prénommée Louise par l'équipe, prend peu à peu corps... Voici des sonnets de Louise Labé qu'elle a plaisir à lire et vous faire patager en cette Saint-Valentin approchante ! Près de 5 siècles nous séparent de leur naissance... Et pourtant !
Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
ô chauds soupirs, ô larmes répandues,
ô noires nuits vainement attendues,
ô jours luisants vainement revenus !
Ô tristes plaintes, ô désirs obstinés,
ô temps perdus, ô peines dilapidées,
ô mille morts disposées en mille filets,
ô pires maux qui me sont destinés !
Ô rires, ô front, cheveux, bras, mains et doigts !
ô luth plaintif, viole, archet et voix !
tant de flambeaux pour brûler une femelle !
Je me plains de ce que, alors que tu portais tant de feux,
et que tu touchais mon coeur de ces feux en tant d'endroits,
aucune étincelle n'en ait volé sur toi.
Depuis qu'Amour cruel empoisonna
pour la première fois de son feu ma poitrine,
j'ai sans cesse brûlé de sa folie divine,
qui ne quitta pas un seul jour mon coeur.
Quel que soit le supplice, et il m'en fit subir beaucoup,
quelle que soit la menace et la ruine prochaine,quelque pensée de la mort qui met fin à tout,
mon coeur ardent ne s'étonna de rien.
Plus Amour nous attaque avec force,
plus il nous fait rassembler nos forces ,
et nous fait être frais en ses combats ;
mais ce n'est pas qu'il nous aide en rien,
lui qui méprise les dieux et les hommes,
c'est qu'il veut paraître plus fort que les plus forts.
Je vis, je meurs ; je brûle et je me noie ;
j'ai très chaud tout en souffrant du froid ;
la vie m'est et trop douce et trop dure ;
j'ai de grands chagrins entremêlés de joie.
Je ris et je pleure au même moment,
et dans mon plaisir je souffre maintes graves tortures ;
mon bonheur s'en va, et pour toujours il dure ;
du même mouvement je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour me mène de manière erratique ;
et quand je pense être au comble de la souffrance,
soudain je me trouve hors de peine.
puis quand je crois que ma joie est assurée
et que je suis au plus haut du bonheur auquel j'aspire,
il me remet en mon malheur précédent.
Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté,
petits jardins pleins de fleurs amoureuses
où sont les flèches dangereuses d'Amour,
mon oeil est tellement arrêté à vous regarder !
Ô coeur félon, ô dure cruauté,
tu m'emprisonnes si durement,
j'ai tant pleuré de larmes tristes,
en ressentant la brûlure de mon coeur torturé.
Donc, mes yeux, vous avez tant de plaisir,
vous recevez tant de bonheur par ces yeux ;
mais toi, mon coeur, plus tu les vois s'y complaire,
plus tu languis, plus tu as de chagrin.
Devinez donc si je me sens bien moi aussi,
quand je sens que mon oeil s'oppose à mon coeur.
Baise m'encor, rebaise-moi et baise :
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las, te plains-tu ? ça que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereux.
Ainsi mêlant nos baisers tant heureux
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moi ne fais quelque saillie.